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Dans l’obscurité

En cours de « Littérature du XIX et XX ème siècle », nous avons étudié la nouvelle de Samuel Beckett, La fin. Avant de mourir, le personnage s’enterre sous une barque où il reste des jours et des jours, seul. A la lecture de ce texte, j’ai pensé à un passage de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, de Michel Tournier. Robinson s’abandonne en effet dans le creux d’une grotte pendant plusieurs jours. J’ai trouvé beaucoup de points communs dans la manière de traiter ce thème, alors qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de rapprocher ces deux auteurs.

« Je ne sais combien de temps je restai là. J’étais bien dans ma boîte, je dois le dire. Il me semblait que j’avais acquis de l’indépendance dans les dernières années. Qu’on ne vînt plus, qu’on ne pût plus venir, me demander si j’allais bien et n’avais besoin de rien, cela ne me faisait plus guère de peine. J’allais bien, mais oui, parfaitement, et la peur d’aller plus mal ne se faisait guère sentir. Quant à mes besoins, ils étaient en quelque sorte réduits à mes dimensions et, sous l’angle de la qualité, tellement raffinés que tout secours était exclu, à ce point de vue là. Me savoir être, quelque faiblement et faussement que ce fût, en dehors de moi, cela avait eu autrefois le don de me toucher. On devient sauvage, c’est forcé. C’est à se demander parfois si on est sur la bonne planète. Même les mots vous lâchent, c’est tout dire. C’est le moment peut-être où les vases cessent de communiquer, vous savez, les vases. On est là toujours entre les deux rumeurs, c’est sans doute toujours le même morceau, mais dame on ne dirait pas. Il m’arrivait de vouloir déplacer le couvercle et sortir du canot, sans le pouvoir, tant j’étais paresseux et faible, et bien au fond là où j’étais. (…) J’attendais donc que l’envie de chier, voire de pisser, me donnât des forces. Je ne voulais pas salir mon nid ! Cela m’arrivait pourtant, et même de plus en plus souvent. Je me déculottais en m’arc-boutant, je me tournais un peu sur le côté, juste assez pour dégager le trou. Se tailler un royaume, au milieu de la merde universelle, puis chier dessus, ça c’était bien de moi. Elles étaient moi, mes ordures, c’est une affaire entendue, mais tout de même. Assez, assez les images, me voilà en train de voir des images, moi qui n’en voyais jamais, sauf quelquefois quand je dormais. Je crois que je ne l’avais jamais vu, à proprement parler. Tout petit peut être. Mon mythe le veut ainsi. Je savais que c’était des images puisque j’étais seul dans mon canot. Que cela pouvait-il être d’autre ? J’étais donc dans mon canot et je glissais sur les eaux. Je n’avais pas à ramer, le reflux m’emporter. (…) Je voyais les phares, au nombre de quatre, dont un bateau-phare. Je les connaissais bien, tout petit je les connaissais déjà. C’était le soir, j’étais avec mon père sur une hauteur, il me tenait la main. J’aurais voulu qu’il m’attirât à lui, dans un geste d’amour protecteur, mais il n’avais pas la tête à cela. Il m’apprenait également le nom des montagnes. (…) Je savais bien ce que c’était, c’était le genêt qui flambait. (…) Et bien plus tard, rentré à la maison, avant de me coucher, je regardais de ma haute fenêtre l’incendie que j’avais allumé.  » La Fin, Beckett ( 1945).

« Depuis quelques semaines, la grotte se chargeait d’une signification nouvelle pour Robinson.

(…) Il se demandait confusément si la grotte était la bouche, l’œil ou quelque autre orifice naturel de ce grand corps. Le calme le plus absolu régnait autour de lui. Accroupi contre la roche, les yeux grands ouverts dans les ténèbres, il voyait le blanc déferlement des vagues sur toutes les grèves de l’île. (…) Il se dirigea vers le fin du boyau. Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y laisser glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis se frotta le corps avec le lait qui lui restait. (…) Mais ce qui retint Robinson plus que toute autre chose, ce fut un alvéole profond de cinq pieds environ qu’il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un moule destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position –recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds -qui lui assurait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.

Il était suspendu dans une éternité heureuse. (…) Quelle n’était pas sa paix, logé ainsi au plus secret de l’intimité rocheuse de cette île inconnue !

(…) Peut-être s’endormit-il. Il n’aurait su le dire. Aussi bien la différence entre la veille et le sommeil était-elle très effacée dans l’état d’inexistence où il se trouvait.

(…) A ce degré de profondeur la nature féminine de Speranza se chargeait de tous les attributs de la maternité. Et comme l’affaiblissement des limites de l’espace et du temps permettait à Robinson de plonger comme jamais encore dans le monde endormi de son enfance, il était hanté par sa mère. (…) Un jour que le père était absent de la maison, le feu se déclara dans le magasin du rez-de-chaussée. Elle se trouvait au premier étage avec les enfants. L’incendie se propagea avec une rapidité effrayante (…) : tel un arbre ployant sous l’excès de ses fruits, sa mère portait ses six enfants indemnes sur ses épaules, dans ses bras, sur son dos, pendus à son tablier. Or c’était sous cet aspect que Robinson revivait le souvenir de sa mère, pilier de vérité et de bonté, terre accueillante et ferme, refuge de ses terreurs et de ses chagrins. Il avait retrouvé au fond de l’alvéole quelque chose de cette tendresse impeccable et sèche, de cette sollicitude infaillible et sans effusions inutiles. » Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Tournier (1972)

Au passage, je ne saurais vous conseiller assez la lecture des pièces de Beckett et « ma bible », Vendredi ou les Limbes du Pacifique, que vous avez peut-être lu dans la version pour enfant Vendredi ou la vie sauvage, de Michel Tournier.

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3 Comments

  1. lulu

     /  25 mars 2010

    maud tu dois arreter de toujours trouver des liens partout entre robinson, vendredi et TOUT le reste de la litterature…

  2. maudida

     /  25 mars 2010

    Lucile : ja-mais : )

  3. Claire-Marie

     /  31 mars 2010

    Pour ma part, j’ai un cours sur le Nouveau-Roman: et quand on nous a dit, au début, que sous ce nom, les critiques – comme toujours, j’ai envie de dire…- ont créé une catégorie et ont rangé dedans des auteurs qui ne s’en réclamaient pas et qui ne se seraient jamais dit de « la même école », on nous a donné comme exemple: Claude Simon, Nathalie Sarraute, Michel Tournier, Marguerite Duras et… Samuel Beckett!
    mais ta réflexion, du coup, m’amène à comprendre les liens qui ont pu être faits par ces critiques!
    conclusion: continue surtout à faire des liens, c’est la partie la plus intéressante de la réflexion… pourvu que tu ne tombes pas dans l’étiquetage académique qui consiste à mettre tout le monde dans la même boîte (mais je te connais assez pour savoir que tu n’iras pas jusque-là^^)

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