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Les mots des femmes : Essai sur la singularité française par Mona Ozouf

Mona Ozouf introduit son livre par cette remarque : « l’auteur d’un portrait masculin n’a nul besoin d’une réflexion préalable sur ce qu’est un homme »- au contraire des portraits féminins qui se font un devoir de comparer la femme décrite à la Femme en général, et d’en énumérer les caractéristiques. Le portrait féminin semble devoir également adopter un style particulier. Diderot dit « quand on écrit sur les femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon ». Sainte-Beuve, pour parler aux femmes pense que le demi-mot, l’allusion, le chuchotis s’imposent.

Mona Ozouf consacre son livre à dix portraits de femmes. Elle y dénonce les stéréotypes traditionnels et d’une plume efficace présente la singularité française concernant l’écriture féminine et le féminisme. La France passe pour le pays des femmes, mais a également la réputation d’un féminisme timide: ainsi les françaises doivent attendre 1945 pour avoir droit au vote national ; 1974 pour que soit abolie toute condamnation spécifique de l’adultère féminin. L’auteur cherche à savoir d’où vient cette timidité, et pourquoi le féminisme trouve en France si peu d’écho. En tant que spécialiste de la Révolution française, Mona Ozouf analyse ce moment central de l’histoire des femmes, à laquelle la liberté des hommes et des femmes devait théoriquement gagner, et qui aurait au contraire signé la défaite historique du sexe féminin.

Ces dix portraits font découvrir la diversité inventive des cheminements féminins chronologiquement, abordant au passage le rapport des mères aux filles, des filles aux mères, le mariage, le rapport entre les sexes et le statut de la femme, la discrimination sexuelle, l’éducation des filles… Appuyés sur le décryptage des œuvres, de biographies et des correspondances, ces portraits donnent une violente curiosité d’aborder ces auteures.
C’est cet aspect purement littéraire, autant que féministe, qui me pousse à vous faire part de quelques extraits de son ouvrage. Mona Ozouf a choisit ces femmes pour leurs qualités littéraires parmi bien d’autres : or personnellement je n’ai jamais étudié que Marguerite Duras et Madame de Lafayette, et en dernière année de licence encore… !

Alors au plaisir de découvrir de nouveaux auteur(e)s !

Madame du Deffand (1696-1780)

Correspondance

Victime de cécité à l’âge de cinquante cinq ans, Madame du Deffand tient un salon célèbre. Mona Ozouf la dit figée dans une indifférence courtoise qui la fera haïr des amoureux du mouvement comme Stendhal. La crainte des déceptions la rend allergique à toute effusion, elle s’astreint à un réalisme dur. La fixité est pour elle une religion. L’immuabilité des caractères un dogme, ce pourquoi elle brille par l’art du portrait, composé au présent de l’indicatif. Ces portraits sont tous tendus vers une définition péremptoire de l’être, ramenés à l’impossibilité pour l’homme d’être heureux.
La seule chose à laquelle Madame du Deffand est fière de croire est le goût, qui comporte à ses yeux des règles immuables et des exemples indiscutés. Elle se fait connaître pas ses mots d’esprits qu’on répète, le fragment est sa spécialité.
Mona Ozouf note un paradoxe dans sa correspondance, à la fois fort vive et fort répétitive.
Parce qu’elle déteste toute forme de généralisation, ses plaintes ne portent jamais que sur le malheur général de l’espèce humaine, et pas sur sa condition de femme.

Madame de Charrière (1740-1805)

Importante correspondance, notamment avec Benjamin Constant.
Romans : Les Lettres neuchâteloises, Caliste, Lettres écrits de Lausanne, Trois femmes.

Pour Madame de Charrière, rient ne vaut le « mouvement qui déplace les lignes ». Adepte de l’amour, elle clame avoir « des désirs et des sens », et espère le mariage, synonyme de liberté. Une fois mariée, elle aura une attention qualifiée d’hollandaise par Sainte-Beuve pour les détails. Ses lecteurs sont séduits par le charme de ses récits évasifs, laissés en suspend. Madame de Staël lui reprochera au contraire cette difficulté à boucler ses récits.
Comme Madame du Deffand, elle hait les appellations collectives et l’emploi machinal des mots : « Où la foule est si grande, on ne reconnaît plus personne » dit-elle. Ce pourquoi l’auteure se refuse à reconnaître une situation de femmes en général. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une réflexion sévère sur l’éducation donnée aux filles, s’insurgeant contre les « demi-connaissances » qu’on se satisfait de leur donner.

Madame Roland (1754-exécutée en 1793)

Mémoires, Correspondance, Lettre d’observation à Louis XVI

Mona Ozouf commence son portrait en soulignant qu’il s’est déjà fait mille portraits de Madame de Roland. Les portraitistes se sont entendus à la percevoir et à la juger au regard d’une représentation de Femme idéale, teintée de la morale du Moniteur : « le désir d’être savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud ».
De l’interdiction d’étudier la physique et la géométrie naît chez elle le désir de se travestir. On note une grande différence entre ses Mémoires, voulant embrasser une tragédie collective et sa Correspondance décrivant une vie très ordinaire. Madame de Roland est loin d’être convaincue, comme la quasi totalité des hommes de la Révolution, que les femmes n’appartiennent pas à l’histoire, mais à la nature.
Elle critique le modèle anglais : une nation où domine « l’esprit viril de la discipline ». Libres par les lois, mais esclaves par les mœurs, les femmes anglaises mènent une vie très retirée, très intérieure, sans obtenir les hommages de la petite galanterie.


Madame de Staël (1766-1817)

Essais : Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, De l’Allemagne, Considérations sur les principaux événements de la Révolutions française.
Romans : Delphine, Corrine.

L’image terrifiante de la mort gouverne la rêverie de Madame de Staël : sa correspondance est traversée de véritables cris, moins d’amour que d’impatience. Ayant ouvert son propre salon, elle associe l’image du cercle, très présente dans ses écrits, à la société française toute entière, et celui du centre où il faut se tenir coûte que coûte. La gloire féminine a son revers : le ridicule dans les monarchies, la haine dans les républiques.

[Madame de Staël observe que chaque pays conjugue différemment les chances des femmes, conjure différemment leurs tourments. En Angleterre, le pays interdit absolument aux femmes la gloire de briller en société. Mais les hommes rendent aux femmes en respect et en fidélité ce que leur situation sociale a de subalterne. La solitude féminine anglaise fait naître la force et la profondeur du sentiment : elles compensent la ténuité de leur existence personnelle par la vivacité de ce qu’elles éprouvent-d’où le charme des romans anglais. A la différence du roman français qui peint « des passions sans combat, de sacrifices sans regrets, des liens sans délicatesse », le roman anglais approfondit de menus évènements de la vie privée, baignant dans la mélancolie mortifère.
L’Italie célèbre le génie de l’être exceptionnel, quel que soit son sexe. Les femmes italiennes, affranchies de la hantise de la conformité, n’ont nul besoin de composer. Elles peuvent confesser leur ignorance ou montrer leur instruction tranquillement. L’Italie offre l’image inversée de l’Angleterre.
L’Allemagne serait dépourvu de foyer central : les femmes serait modestes comme les anglaises, mais moins timorées ; moins dépendantes de l’opinion et plus instruites. L’égalité du christianisme a affranchi les femmes. Mais la réclusion studieuse enferme chacun dans ses pensées : de là manque la grâce, la rigidité. Nulle femme ne peut espérer s’évader de la conduite tracée depuis toujours et de la fixité des rangs. Chacun paie sa sécurité de moins de liberté, de moins d’égalité.
Quant à la France, elle bénéficie du cadeau paradoxal de la monarchie : les rangs sont si peu fixes, les ambitions si souvent contrariées par des ambitions rivales, les prétentions si nombreuses, que les femmes pouvaient loger leurs calculs et employer leur subtilité dans tous les interstices du dispositif. Le bonheur de la conversation tient au fait que les hommes et les femmes ne sont pas séparés.]


Madame de Rémusat (1780-1821)

Mémoires, Correspondance
Essai sur l’éducation des femmes
Romans, nouvelles.

Madame de Rémusat clame son bonheur. Au contraire de nos auteures précédentes, elle semble avoir intériorisé la représentation canonique des femmes ; on a peu de ressources historiographiques sur elle : les femmes heureuses n’ont pas d’histoire… Mais cette femme heureuse a « l’intelligence du malheur », elle cultive une basse mélancolique et une fascination pour la souffrance. Madame de Rémusat observe que la Révolution a tout changé dans le statut féminin : l’Ancien Régime était un rempart contre la vieillesse des femmes, car elles régnaient encore par la conversation, après avoir régné par la beauté. La Révolution voit le retour à la morale, à la tendresse conjugale et filiale.

George Sand / Aurore Dupin (1804-1876)

Correspondance, Mémoires
Romans ; « champêtres », Lélia

L’essentiel chez George Sand est dans son langage : elle ne se contente pas de dire son plaisir, elle revendique le droit des femmes au plaisir. Les critiques se sont ingéniés à attacher son talent à la féminité ; son abondance même a été traitée comme une particularité féminine.
George Sand est persuadée que la fibre de la maternité est ce qui fait d’un individu une femme. Dans les occupations diligentes, elle ne verra pas l’esclavage, mais la thérapie. Ce qui ne l’empêche pas de considérer le mariage comme une tyrannie avilissante, une forme particulière de prostitution. Elle s’insurge contre les lois accordées aux maris : droit de l’adultère hors du domicile conjugal, droit de tuer sa femme infidèle, de gaspiller son héritage, de décider de l’éducation des enfants…Ce qui la conduit à revendiquer le droit au divorce.

George Sand ne prêche pas la participation politique des femmes, mais plutôt l’éducation : les femmes n’étant pas dépendantes elles-mêmes ne pouvaient prétendre à conquérir l’indépendance politique à ses yeux.


Hubertine Auclert (1848-1914)

Association « Le Droit de la femme », journal hebdomadaire La Citoyenne
Correspondance

Convertie au féminisme par la lecture de Hugo, elle devient une figure de la revendication féministe. Hubertine Auclert appelle au boycott fiscal : puisque l’expression « tous les français » l’exclut quand il s’agit de voter, pourquoi l’inclurait-elle quand il faut contribuer ? A boycotter le recensement : pourquoi se compteraient-elles, celles qui ne comptent pas ? Elle intente un constant procès au christianisme pour avoir oublié en chemin l’annonce égalitaire qu’il avait fait au monde. Elle demeure aussi convaincue que pour les femmes malheureuses, la religion a servi de cœur à un monde sans cœur. La féministe recueille, au prix d’immenses lectures, un répertoire de pensées sur les femmes. Parce que plaider est son mode d’action, elle entretient une énorme correspondance.
Hubertine Auclairt croyait en la pédagogie immédiate des images : elle utilise son intelligence vive aux pouvoir de l’exhibition. Elle partage la certitude républicaine que c’est de l’école que viendra toute émancipation. En 1878, elle obtient le droit à la première déclaration féministe d’un congrès ouvrier sur le thème qu’il est impossible d’être à la fois hostile au privilège de classe et complaisant au privilège de sexe.

Colette (1873-1954)

Série des Claudines, Retraite sentimentale, Les Vrilles de la vigne, La Vagabonde, Le Blé en herbe ; L’Etoile Vesper, Le Fanal bleu

L’univers de Colette est, à tous les sens du terme, celui de la maison close. Aucune œuvre littéraire ne donne à ce point le sentiment de la séparation des sexes. Si les femmes de Colette se ressemblent entre elles, elles ne ressemblent en rien aux stéréotypes de l’éternelle féminité. Colette transfère au sexe fort les traits qui composent le stéréotype du sexe faible. L’amour ne peut jamais être un échange, mais l’assaut d’un mal identique, où l’illusion de l’unité naît du pur hasard de la simultanéité. Le lit, le terrain même de la vérité, est aussi un étouffant tombeau. La sensualité ne renvoie jamais qu’à elle-même. Le sentiment maternel n’est pas un instinct, les enfants ne sont ni tendres, ni attendrissants dans ses œuvres. La femme telle que la voit Colette a le génie de tirer parti de tout, même du malheur.
Rien ne lui est plus étranger que la pratique et jusqu’à l’idée même d’engagement. Ainsi, pas d’œuvre plus « féminine » que celle de Colette ; pas d’œuvre moins féministe.


Simone Weil (1909-1943)

Ecriture de Cahiers, Correspondance
Essai : La condition ouvrière

Simone Weil s’échine à apprécier la distance qui sépare le vrai renoncement du faux ; elle va jusqu’à l’extrémisme du renoncement. Elle proclame l’idée de pureté : morale, littéraire esthétique. Pour elle sont purs les grecs, les églises romanes, le chant grégorien, Monteverdi, Bach, Racine, Descartes, Montesquieu, Rousseau, la géométrie, le travail…
Simone Weil entre à l’usine est constate que ce travail, qui devait « combler l’âme », est un accablement sous lequel la pensée plie. Elle constate que les femmes sont parquées dans le travail le plus machinal qui soit et particulièrement maltraitées. A cette subordination s’ajoute celle du mariage, qui livre les femmes aux « soucis nocturnes » (citation de Sophocle) et au bon plaisir de l’époux : la condition féminine est doublement asservie.
Le monde de Simone Weil est un monde d’hommes. Elle confesse que pouvoir être objet de désir lui cause « une répulsion et une humiliation heureusement invincibles ».
Dans ses Cahiers, elle refuse moins la féminité que la personnalité : pour elle, tout ce qui est beau est anonyme, les grandes œuvres sont celles en quoi le moi se tait.


Simone de Beauvoir (1908-1986)

L’invitée, La Femme rompue, Les Mandarins, Les Mémoires d’une jeune fille rangée, Le Deuxième Sexe

Simone de Beauvoir a l’obsession du bonheur : « mon unique affaire » dit-elle. Voulant écrire une autobiographie, Sartre l’interroge : que signifie pour elle le fait d’être femme ? Travaillant longuement en bibliothèque, elle est surprise de découvrir que toute femme qui entame son autoportrait doit commencer par ce truisme : « je suis une femme », alors qu’un homme peut paisiblement se passer outre. Elle écrit le Deuxième sexe et défend l’idée que l’accablement de la condition féminine ne naît nullement du biologique, mais du social, qui fait de la femme un être relatif et subalterne. Les faits comptent moins que leur interprétation, « on ne naît pas femme, on le devient ». Elle dénonce également l’artificialité du prétendu « instinct maternel ». Pour Simone de Beauvoir, ce n’est qu’avec l’abolition des classes que les femmes seront affranchies, c’est à dire en changeant le système tout entier.
Elle se refuse au néo-féminisme, doctrine saint-simmoniennes ou contistes,  rejetant tout ce qui exalte la corporalité, la féminité qui exalte la Femme-majuscule, façon subtile de la desservir. Identifier la femme à des vertus ou à des mérites particuliers, c’est l’enfermer sans l’impératif du « devoir-être ». La liberté consiste à s’arracher aux déterminations qu’on leur impose. Célébrer l’intuition, le dévouement la force ou la fidélité des attachement sont autant de supercheries. Ce pourquoi Simone de Beauvoir refuse le mythe de « l’écriture féminine ». Elle résiste à toute idée d’incommunicabilité entre les sexes.


NB : Cette note n’a aucune prétention à être exhaustive, que ce soit concernant la synthèse du livre de Mona Ozouf, ou  les biographies et bibliographies des auteures. Elle a seulement pour but  de vous donner un aperçu, par le choix d’extraits tout à fait personnels de son livre. Les portraits sont inspirés de photos ou peintures.

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6 Comments

  1. Eric

     /  7 novembre 2010

    Bravo pour cette riche note illustrée sur les « mots des femmes » !!!
    Elle mérite bien un titre et je propose « Maud et femme » ;)

  2. Jeanne

     /  7 novembre 2010

    Boubou, tu as lu le dernier (ou pas, le Liban n’a pas toujours les derniers numéros) bref, celui du Magazine Littéraire ? Tout un dossier sur les femmes écrivains et leur littérature, avec à peu près toutes celles citées par Ozouf. Lis donc !

  3. maudida

     /  7 novembre 2010

    Eric : « Maud et femme » ?? pas compris
    Jeanne : mais oui je l’ai lu, tu te doutes bien héhéhé (ceci dit, c’est grâce à Raphaël qui me l’a acheté pendant que j’étais à Berlin). Je l’ai lu dans le train de nuit Paris-Bologne ! Et ils encensent Despentes tilalou…

  4. Eric

     /  9 novembre 2010

    Il ne s’agit pas de comprendre, mais d’entendre :
    Mots des femmes
    Maud et femme
    c’est tout !

  5. Ces dessins sont très jolis, bon travail!

  6. maudida

     /  3 février 2012

    Pascal : merci ! Ton blog est super

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